19 avril 2007 - Le Japan Prize 2007 et le coup de gueule d'Albert Fert
Aujourd’hui, l'Empereur Akihito et l'Impératrice Michiko ont honoré les trois chercheurs européens lauréats du Japan Prize 2007, l’une des plus prestigieuses distinctions scientifiques du monde et l’équivalent d'un prix Nobel au Japon. Les physiciens français Albert Fert et allemand Peter Grünberg et le naturaliste britannique Peter Shaw Ashton ont reçu leurs récompenses des mains des responsables de la Fondation du Japon pour les sciences et techniques. « Les sciences et techniques offrent une inestimable contribution à l'humanité et à la société. C'est pourquoi je pense qu'il est très important pour nous tous de faire tous les efforts pour que la science et les technologies continuent de se développer à travers des coopérations, au-delà des frontières nationales, et profitent à toutes les populations », a déclaré l'Empereur Akihito.
Albert Fert et Peter Grünberg ont obtenu cette récompense dans la catégorie des « réalisations innovantes issues de la recherche fondamentale », pour avoir mis en lumière le phénomène de magnétorésistance géante (GMR). Cette découverte et leurs recherches ultérieures ont été à l'origine de nombreuses applications dans une grande variété d'appareils électroniques, à commencer par les disques durs. « C'est toujours impressionnant et gratifiant de voir que quelques unes de mes idées initiales se sont transformées en objets utiles pour de nombreuses personnes dans beaucoup de pays », a déclaré, ému, Albert Fert. « Je suis fier d'être partie prenante aux fructueux échanges entre la France et l'Allemagne, deux pays fortement engagés dans la construction de l'Europe, une Europe de paix et de progrès », a-t-il ajouté.
Peter Shaw Ashton, ardent défenseur de la biodiversité, a quant à lui été primé dans la catégorie des « sciences et technologies pour une coexistence harmonieuse » pour ses travaux sur la conservation des forêts tropicales et l'analyse des évolutions des espèces végétales. « Je félicite le comité de sélection pour avoir reconnu à travers son choix l'importance des sciences naturelles, dans une ère de technologies, et avoir souligné ainsi leur rôle dans la préservation de la nature dont dépend toute vie », a-t-il déclaré.
Albert Fert a également reçu le prix Wolf 2007, l’équivalent du prix Nobel en Israël, pour ses découvertes à l'origine de la spintronique, une nouvelle science qui s'intéresse à une caractéristique de l'électron, le spin. Le physicien français est un fervent défenseur de la recherche. D’ailleurs, il aimerait que les entreprises recrutent davantage de chercheurs détenteurs d'un doctorat. « Faute de pouvoir convaincre certaines entreprises d'augmenter leur effort, il faut inciter leur collaboration avec la recherche publique et aider les travaux communs, sans se limiter à un financement par projet », recommande-t-il. De plus, il estime que la qualité de la recherche ne se mesure pas au nombre des prix et publications. Il souligne ainsi son désaccord avec le
rapport d'enquête sur la valorisation de la recherche publié fin janvier à Paris par les inspections des Finances, de l'Éducation nationale et de la Recherche. « Le nombre jugé trop petit de publications scientifiques dans des revues n'est pas un problème très significatif. Je conseille toujours de ne pas publier quatre fois les mêmes résultats dans quatre revues différentes, comme certains le font ailleurs », précisait Albert Fert avant-hier. Il existe à ses yeux un problème plus important à corriger : « l'existence de communautés différentes dans l'industrie et la recherche publique ».
« En France, une forte proportion d'ingénieurs transitent directement des bancs de leur école à un fauteuil de cadre dans une entreprise. Ils ne seront jamais familiers du monde de la recherche en amont et auront toujours des difficultés de dialogue avec les chercheurs. […] Dans certains domaines, les ingénieurs d'entreprises et les chercheurs de laboratoires publics français vivent dans deux mondes séparés », contrairement à ce qu'on peut selon lui constater à l'étranger.
Omniscience publie
une collection d’ouvrages coordonnés au sein de l’association Écrin, dont la vocation est de favoriser une meilleure coordination entre les milieux de la recherche et de l’industrie. Chacun de ces ouvrages est issu de réflexions communes menées par différents experts issus de ces « mondes séparés » et cristallise ainsi un décloisonnement nécessaire.
Albert Fert a ajouté qu'il faudrait « valoriser le diplôme de doctorat pour attirer les bons chercheurs dans l'industrie et également pousser les élèves des écoles d'ingénieurs à préparer une thèse. […] Les cadres de l'industrie américaine possèdent un PhD (doctorat) dans une plus grande proportion qu'en France et restent très familiers des universités et de leurs laboratoires », soutient le physicien. Quant au déficit du financement de la recherche en France, il relève surtout selon lui « du faible effort des entreprises dans certains secteurs de l'industrie », ce qui ne permet pas à la France de consacrer 3% de son produit intérieur brut (PIB) à la recherche, un niveau largement dépassé dans des pays scandinaves et au Japon. « Je viens assez souvent au Japon et je ne peux qu'être jaloux des équipements que peuvent se payer mes collègues japonais pour financer sans tarder un axe de recherche émergent », déplore-t-il. Du côté des universités, il y a selon lui « un gâchis de matière grise lié aux très lourdes charges d'enseignement des enseignants-chercheurs qui rendent difficile l'épanouissement des jeunes en recherche. »
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